Mon Cher Luc,

Tu me proposes d’écrire quelques lignes sur ton travail, dans le prolongement de nos échanges. Sachant que je ne connais que fort peu de choses à la sculpture comme à la photographie, j’y vois plutôt un heureux présage... Mais peut-être est-ce une condition favorable : celle d’un regard encore libre, étranger aux savoirs et aux codes, mais attentif à ce que tes œuvres donnent à voir et à ressentir… Les ‘’têtes’’ que tu fais surgir de la terre, semblent émaner d’un univers marqué par l’épuisement et la fragilité. Évoquant les présences vacillantes du théâtre de Samuel Beckett, elles apparaissent privées de leur corporéité autant qu’habitées par une intériorité douloureuse. Pour toi qui refuses toutes les conventions, y compris les narratives, je ne m’étonne pas que ton action artistique s'accomplisse dans une mise en abîme du faire. Tu n'explores pas « de nouveau », qui signifierait « refaire à l'identique » mais bien « à nouveau » qui au contraire implique le fait de refaire mais différemment. En remodelant la réalité au moyen d’effets visuels tels que le flou, le clair-obscur ou les cadrages incomplets, la transcription pictorialiste de tes représentations photographiques comme la dimension atmosphérique de la sculpture de tes ‘’têtes’’ font de toi un épigone essentiel du travail de Medardo Rosso dont tu prolonge les recherches sur les effets de lumière, la dissolution des contours et l’instabilité perceptive de la forme. Dans ce contexte de recherche, ta photographie ne relève plus du simple enregistrement. Elle constitue un espace de prolongement et de réinterprétation de ta sculpture. Capturée par l’objectif, celle-ci accède à une nouvelle existence. Cette duplication évolutive se prête naturellement à la mise en scène et à des motifs successifs. La sculpture, objet a priori statique, semble alors se déplacer dans un mouvement esthétique subtil que la photographie lui permet. L’objet abandonne son unicité pour se déployer en de multiples réinterprétations, comme une fulgurance de matière point de départ capturé par la photographie dans le cadre d’un exercice fécond de réitération et de transformation. Cette circulation constante entre sculpture et photographie introduit une dimension temporelle nouvelle. La répétition de tes motifs, leur reproduction et leur transformation successives confèrent aux ‘’têtes’’, objets sculptés, une mobilité paradoxale. Fixe par nature, ta sculpture semble néanmoins animée d’un mouvement latent que la photographie révèle et amplifie. La photographie ne se contente plus de représenter l’œuvre, elle participe à ton processus de travail et de recherche artistique, à son évolution, à son accomplissement. La transmutation récente de ton œuvre vers le masque accentue encore ce phénomène. Dans sa transposition photographique, la tête sculptée paraît retrouver un corps jusque-là absent, comme si, en permettant ici à l’artiste d’entrer dans le cadre, ton image venait prolonger la présence physique de la sculpture au-delà de vos propres limites matérielles respectives. Au fil de ces quelques réflexions, je mesure surtout combien ta démarche demeure singulière et profondément cohérente. Entre la terre et l’image, tu inventes un langage personnel où chaque œuvre semble poursuivre son chemin sous une autre forme. C’est cette fidélité à ta recherche, toujours recommencée et toujours renouvelée, qui rend ton travail si attachant, si vivant, si émouvant. Avec toute mon amitié et mon attachement.

Philippe ALMON