Il fait des têtes. Lui ne la fait jamais, mais ses mains les font pour lui. Des petites têtes en terre, souvent bouche bée ou carrément gueule ouverte. Et pour mieux faire entendre leur cri muet, il les prend comme sur le vif, en photo, à l’arrache, ça leur donne une allure folle, leur confère un effet flou, on dirait presque de la peinture qui imiterait le cinéma. Elle bougent, ces têtes, elles remuent, se débattent. On a l’impression de les avoir déjà vues, dans un cauchemar peut-être. Sur fond de noir absolu. Ce sont les têtes qui se cachent au fond de nous, les têtes qu’on n’ose pas faire.

Il fait des masques aussi. Des masques qui font des drôles de têtes, entre art premier et carnaval, caricature et fétiche, cérémonie et guignol, grimace et menace. Il les porte, ses masques, se prend en photo avec, s’expose comme un objet au visage emprunté, grotesque, effrayant et comique dans un même élan. La créature hybride qu’il forme en prêtant son corps à ce visage qu’il a modelé sort on ne sait d’où, mais elle existe. Ce masque, si on le regarde sans rire, c’est lui. Ses traits, exagérés. La pire version de son propre visage. La tête qu’on craint d’avoir quand on grandit en se demandant dans le miroir si on a la gueule qu’il faut. Qu’il faut pour vivre avec les autres.

Voilà. Pourquoi il fait des têtes, des masques, pourquoi il leur fait faire ce qu’il leur fait faire ? Il n’en sait rien, il se doute, c’est venu comme ça, à la mort de sa mère, grâce à un bloc de terre offert par sa femme, et à la passion de la photo héritée de son père. Dans la famille Delamain, on est maçon de père en fils. Et si on ne sait pas pourquoi on fait ce qu’on fait, les mains, elles, le savent.